Graine de Mots

Voyage au coeur de la langue française…

20 septembre 2008

PORTRAIT

Classé dans : Articles — grainedemots @ 16:44

 

Haruki Murakami, l’écrivain des « choses étrangères » a trouvé une maison dans le pays de sa naissance       

 Haruki Murakami n’est pas adepte des métaphores, mais il ne remet pas en question la coloration symboliste du moment où il décida d’écrire son premier roman. C’était en avril 1978 et Murakami était dans les gradins au stade Meiji-Jingu de Tokyo, devant un match de baseball, une bière à la main. Il approchait la trentaine, et une dizaine d’années à faire tourner un café-jazz avec sa femme Yoko. Un joueur américain appelé Dave Hilton, de l’équipe des Yakult Swallows, envoya une balle vers l’aile gauche du terrain et atteint facilement la deuxième base. En regardant ce batteur frapper la balle, « j’ai juste senti tout-à-coup que j’écrirai », dit Murakami, assis à son bureau de Tokyo, à deux pas du stade.

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1982 La Course au mouton sauvage

1985 La Fin des temps

1987 Norwegian Wood

1992 Au Sud de la frontière, à l’ouest du soleil

1994 Chroniques de l’oiseau à ressort

1997 Underground

2001 L’Eléphant s’évapore

2002 Kafka sur le rivage

2004 Le Passage de la nuit

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« Avant, je voulais être un écrivain expatrié. Mais je suis un écrivain japonais. C’est ma terre et ce sont mes racines. » Haruki Murakami

 

Le premier roman de Murakami, Ecoute la voix du vent, -avec ce titre emprunté à une nouvelle de Truman Capote et représentant des paroles des Beach Boys sur la quatrième de couverture- a été publié l’année précédent sa révélation. Qu’un tel moment  survint en regardant un athlète américain disputer un match important est totalement en accord avec un homme dont le travail –au moins dans ces premiers temps- n’était pas initié par la littérature japonaise, mais par les livres de poche de secondes mains étrangères, lus en grandissant près du port de Kobe, et inspiré par le jazz-rock absorbé par l’étudiant de Tokyo. Bien avant qu’il s’impose lui-même l’exil outre-mer, pour éviter l’étouffement de sa célébrité au Japon, Murakami était un expatrié dans son esprit.

« Son travail référencé, non dans la culture classique japonaise, mais parmi la culture populaire, principalement des Etats-Unis », déclare Motoyuki Shibata, un professeur de littérature américaine à l’Université de Tokyo qui a connu Murakami pendant des années. « Il créera ainsi une grande littérature. »

Murakami a été adopté à l’étranger comme aucun autre écrivain japonais. Ses livres ont été traduits dans près de quarante langues. (Au Japon, où Murakami est aussi considéré comme un traducteur de littérature américaine accompli, le courant s’est simplement inversé : la récente traduction de The Great Gatsby figura parmi la liste des best-sellers durant sept semaines). A Prague en octobre dernier, il reçut le prestigieux Prix Kafka, dédié aux auteurs dont le travail « s’adresse aux lecteurs en dehors de leur origine, nationalité ou culture. » Il est difficile d’imaginer meilleur bénéficiaire que Murakami partageant son temps entre Tokyo et des universités aux Etats Unis. « Alors que je traduisais sa première nouvelle pour le magazine The New Yorker, on me demanda d’inscrire une référence japonaise », dit Philip Gabriel, professeur d’études sur l’Asie de l’Est à l’Université d’Arizona. « Son style était si éloigné des standards japonais que les lecteurs ne réalisaient pas d’où il venait. »

Un sens fort de l’Autre a toujours été dans la nature de Murakami. Cela débuta tôt par sa préférence pour les nouvelles étrangères (dû au chagrin, certains présument, pour ces parents, tous deux professeurs de littérature japonaise). Cela perdure dans la distance délibérée qu’il maintient avec la communauté littéraire du Japon, et son mode de vie sobre. « Ecrivains et artistes sont supposés vivre une vie « maladive », à la bohémienne. », dit Murakami, « Or j’ai juste voulu le faire différemment. » ainsi il se lève à quatre heures du matin pour écrire pendant des heures, avant d’aller nager ou courir, s’entraîner aux marathons puis triathlons. Murakami affirme avoir besoin d’exercice pour entretenir sa force et le travail drainant d’écriture –l’abondance de sa production est légendaire- mais il exprime aussi le plaisir physique : il dit peser plus maintenant, à 58 ans, qu’au cours de ses vingt dernières années.

Ses thèmes et son public ont également préservé sa jeunesse. Ian Buruma écrit que la fiction de Murakami exprime « une rupture générale d’avec la dépendance familiale, et les tentatives, souvent solitaires et ponctuelles, des jeunes pour choisir leur propre mode de vie. »  On peut assurer que Murakami est plutôt satisfait du type de génération que son travail attire. « Les fils et les filles de mes amis lisent mes livres, m’appellent pour demander une rencontre », dit-il stupéfait. « Et ils sont surpris en découvrant que l’auteur a l’âge de leurs parents ! »

A l’approche de ses soixante ans, quelque chose a changé dans le cœur de Murakami. Son statut de véritable écrivain mondial est avéré –plus de 110 000 exemplaires en version anglaise de son roman le plus récent, Le Passage de la nuit, ont été imprimés depuis sa traduction en mai- mais ce monde conquis, et les étudiants précoces de Sydney à San Francisco à ses pieds, le maître postmoderne balayent l’adulation étrangère d’une main lasse ; il constate lui-même son retour au monde de ses parents et de sa naissance.

En 2002, en dépit du titre –et la courte apparition à l’écran du Colonel Sanders du fameux KFC- Kafka sur le rivage était déjà le roman le plus ouvertement japonais, remémorant les mystères flamboyants du Shintoïsme. Il poursuit son voyage de retour dans Le Passage de la nuit, où le décor de la nouvelle explore une nuit solitaire dans le quartier sans sommeil appelé Shinjuku à Tokyo. L’éloignement voulu par rapport au monde qui a fait les petits travaux de Murakami si appréciés des lettrés à la mode –tout comme le jeune solitaire- a fait son temps. De fait, la responsabilité est le principe qui l’anime dorénavant. « J’ai un cadeau à écrire à propos de certaines choses », dit Murakami de Underground (1997), son histoire orale des attaques au gaz dans le métro de Tokyo et un livre qu’il considère comme un tournant dans sa carrière. « En même temps, j’ai une responsabilité. » Bien qu’il dise ne pas vouloir s’exprimer sur la politique japonaise, il revient plusieurs fois sur ce sujet en deux heures et demi d’entretien, agitant ses épais sourcils en s’inquiétant à propos des « politiciens qui ré-écrivent l’histoire », et de la tendance grandissante du Premier Ministre japonais Shinzo Abe à oublier les atrocités de la guerre. L’histoire japonaise a toujours été en arrière-plan de son œuvre –et son meilleur roman, Chroniques de l’oiseau à ressort (1994), disséquait le courant de pensées qui mena le Japon vers une guerre catastrophique- mais maintenant il souhaite agir. « Avant, je voulais être un écrivain expatrié », admet-il. « Mais je suis un écrivain japonais. C’est ma terre et ce sont mes racines. Il n’est pas possible de quitter son pays. » Bien qu’il n’offre pas de description précise, Murakami laisse entendre que son prochain roman s’adressera au nationalisme japonais.

Ce que les lecteurs penseront des incursions de Murakami dans le marais contemporain des politiques japonais restent entièrement à voir. Dans sa littérature, et dans sa vie, il a fait du détachement presque une attitude héroïque. Murakami maintient qu’il n’a pas changé : « Je suis juste comme avant –indépendant », dit-il. « Je suis japonais mais toujours je serai moi-même. » Ce n’est pas vraiment une déclaration convaincante –mais il n’y a rien qui aille mal avec un politisé, compatissant et explicitement japonais Murakami, spécifiquement dans son action intransigeante vis-à-vis des causes éclairées.

Et c’est bien cette personnalité-là que ses fans –de toute nation- s’identifieront, se retrouvant eux-mêmes. Où que Murakami aille tout au long de sa carrière –il dit avoir prévu d’écrire jusqu’à quatre-vingt ans au moins- son lectorat espère le suivre, même pour des raisons pas nettement clarifiées. Murakami, écrit John Updike, « est un tendre peintre des espaces négatifs. » Peut-être que cette habileté à pointer l’ineffable est finalement ce qui peut expliquer ce qui attire chez lui. « Lorsque j’écris des fictions, je descends dans des endroits obscurs », dit Murakami. Qu’est-ce qui peut être plus universel que le matériau indicible de nos rêves les plus profonds ? Murakami n’illumine pas l’obscurité –il laisse être les symboles- mais en compagnie de sa voix, nous n’y faisons plus face seul.

Eizo Matsumura, un photographe qui connaît Murakami depuis des années de jazz-club, raconte une histoire sur cette voix. Suite à des soucis d’audition, Murakami pris l’habitude de lire sur les lèvres pendant une conversation, sauf avec certaines relations proches et des amis, mais il entend Murakami parfaitement. « Je ne sais pas comment l’expliquer », dit-il. « Cela vient peut-être de vibrations, ou d’autre chose. » Presque parfaitement poétique, comme quelque chose sorti tout droit d’une histoire de Murakami, mais la joie qui illumine son visage ne peut être feinte. « Je peux entendre sa voix », dit-il. « Je trouve cela toujours merveilleux. 

  (d’après un article anglais de Bryan Walsh)

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